2.
Seule

 

Cher Colin,

je ne tergiverserai pas avec toi, mon frère de sang autant que mon frère de foi. Je commence à peine ma tâche ici et, s’il me faut y rester jusqu’à la fin de mes jours pour convertir le peuple de Barra Head, qu’il en soit ainsi. Cependant, la réticence de la population me déconcerte. Bien sûr, j’ai rencontré une poignée d’âmes dévouées, mais partout les anciennes croyances dominent les esprits. Où que je regarde, je découvre des sceaux ancestraux gravés sur des pierres plates et peints sur les maisons modestes, construites en pierre et coiffées d’un toit de gazon. Dans cette région, même les plantes aromatiques poussent selon un schéma païen. À l’évidence, Dieu m’a guidé en ce lieu pour sauver ces pauvres hères, ce peuple qui dit s’appeler Wodebayne.

 

Frère Sinestus Tor, à Colin, novembre 1767

 

 

* * *

 

 

Des heures plus tard, je contemplais encore le jeu des ombres sur les murs fraîchement repeints de ma chambre. J’avais beau être épuisée, le sommeil n’était pas venu. À présent, je laissais mes sens dériver dans la maison. Depuis le jour où Selene l’avait enlevée, ce dont elle ne semblait pas se souvenir, des cauchemars tourmentaient souvent Mary K. La veille au soir, elle dormait profondément, de l’autre côté de la salle de bains qui reliait nos deux chambres. Elle était rentrée peu après mes parents, complètement excitée à l’idée d’aller s’installer chez sa copine Jaycee pour une pyjama-party ininterrompue de onze jours. Ses trois valises attendaient déjà près de la porte.

Mes parents dormaient eux aussi. Le sommeil de ma mère était léger, agité, celui de mon père plus profond. Ils appréhendaient un peu de nous laisser seules si longtemps.

Je me suis tournée sur le côté. J’avais réussi à faire léviter des objets. Quelle expérience fascinante, presque effrayante ! Si je n’avais pas été si perturbée, j’y aurais sans doute également trouvé de la joie, de la beauté. La Wicca était comme ça : aussi lumineuse que ténébreuse, indissociablement. Comme le jour et la nuit. La beauté et la laideur, le bien et le mal. La rose et les épines.

Morgan. Lorsque la voix a résonné dans ma tête, j’ai déployé un peu plus mes sens. Hunter se tenait devant la porte d’entrée. Il était une heure trente du matin. Deux idées m’ont frappée simultanément : Je ne suis pas en état de le voir. Et : J’espère qu’il ne va pas réveiller mes parents.

Morgan. Je me suis levée en me mordant la lèvre. Je n’avais pas le choix. Malgré ma contrariété, mon cœur, ce traître, s’est mis à battre la chamade. Sans bruit, j’ai enfilé mes chaussons en forme de pattes d’ours et j’ai descendu l’escalier. J’ai mis mon manteau avant d’ouvrir la porte aussi silencieusement que possible.

Ses beaux cheveux blonds scintillaient sous le clair de lune hivernal. Ses traits étaient dissimulés dans l’ombre, mais je voyais la ligne dure de sa mâchoire, ses pommettes saillantes. Nous n’étions séparés que depuis quelques jours, pourtant il me manquait tant que la douleur me vrillait la poitrine.

— Salut, ai-je chuchoté en évitant son regard.

— Tu n’es pas venue au cercle, a-t-il répondu. Pourquoi ?

Une sorcière expérimentée aurait pu duper l’un de ses pairs. Cependant, si moi je m’avisais de mentir à Hunter, il le saurait.

— Je ne voulais pas te voir, ai-je expliqué.

— Pourquoi ?

Même si son expression n’avait pas changé, je devinais à présent sa tristesse et sa colère.

— Je te répugne donc tant que ça ?

— Bien sûr que non. J’avais besoin d’un peu de solitude.

— La pratique de la Wicca repose en partie sur le respect du cycle de la Roue. Ta vie privée ne doit pas t’empêcher d’assister à notre cercle hebdomadaire.

Il semblait insinuer que j’avais manqué un cercle pour une raison insignifiante. Il savait pourtant que j’avais été bouleversée par ce qui s’était passé à New York, par ce que j’y avais appris. Hunter avait vu à quel point Ciaran était impitoyable, un Woodbane dans toute sa splendeur, obsédé par sa quête de pouvoir, capable du pire pour parvenir à ses fins. Avec un père pareil, quelles étaient mes chances de rester dans le droit chemin ? J’étais moi-même une Woodbane pur sang. N’était-ce qu’une question de temps avant que je me laisse séduire par la magye noire ? Et comment pourrais-je affronter l’expression de Hunter le jour où cela arriverait ? Comment supporter son épouvante et sa déception ?

— Je sais que le cercle est important, ai-je rétorqué avec froideur. Je voulais juste rester un peu seule.

— Chacun ses priorités, j’imagine.

J’avais beau savoir qu’il cherchait à me provoquer, cela ne m’a pas empêchée de réagir au quart de tour, comme s’il avait jeté une allumette dans une flaque d’essence.

— Ma priorité, c’est de vous protéger, toi et les autres membres de Kithic, d’une influence potentiellement maléfique !

— Et de quel droit décides-tu à notre place de ce qui est bon pour nous ?

Hunter savait toujours comment me faire enrager.

— Tu ferais bien de te rappeler que tu manques cruellement de formation, a-t-il ajouté. Nous sommes peut-être capables de choisir nous-mêmes ceux que nous voulons fréquenter. Ceux avec qui nous voulons pratiquer la magye.

Je l’ai regardé droit dans les yeux en m’efforçant de me contrôler. Je savais qu’il me reprochait d’avoir raté le cercle, et moi je lui en voulais de pouvoir oublier si facilement ce qui s’était passé entre nous, comme si le fait d’être une sorcière de sang m’interdisait de ressentir des émotions humaines. J’avais passé ces derniers jours à déprimer, comment aurais-je pu me rendre au cercle comme si de rien n’était ?

— Si je ne suis pas venue, c’est aussi parce que je ne t’aime plus, ai-je repris en priant pour que cette conversation se termine.

Les yeux verts de Hunter, soudain voilés de gris, paraissaient sonder mon âme. Il savait que je mentais.

— Nous sommes faits pour être ensemble.

Ces paroles paraissaient lui coûter.

— Sauf que nous ne pouvons pas l’être, ai-je rétorqué, la gorge nouée.

Il a levé la tête vers les gros nuages blancs qui filaient sur la voûte nocturne.

— Tu devrais poursuivre les cercles. Au sein d’un autre coven, si tu n’es plus à l’aise avec Kithic.

Mon cœur s’est serré. J’aurais tant voulu lui parler de ma séance de télékinésie… Mieux valait pour lui que je m’abstienne. Que je ne partage rien avec lui. Soudain écrasée par la fatigue, je me suis tournée vers la porte.

— Bonne nuit, Hunter.

— C’est ça.

Sa voix résonnait encore à mes oreilles lorsque je suis rentrée dans la maison.

— Bonjour ! a chantonné Mary K.

Sa bonne humeur matinale habituelle n’était tout simplement pas humaine. Tous les Rowlands étaient du matin, ils s’éveillaient avec le soleil, frais et dispos, bien avant que mon propre biorythme ne me donne le signal du lever. Cette différence de tempérament avait été l’objet d’une série de blagues familiales. Puis j’avais découvert que j’avais été adoptée. À présent, plus personne ne l’évoquait.

— Bonjour, ma puce. Tu sais, ton père et moi, nous ne sommes toujours pas tranquilles à l’idée que tu restes seule à la maison. Si j’ai bien compris, séjourner chez Eileen et Paula rallongerait trop ton temps de trajet jusqu’au lycée, c’est ça ?

— Oui, et de beaucoup. Il me faudrait quarante-cinq minutes matin et soir.

— Ça ne te tuerait pas de te lever un peu plus tôt, a poursuivi ma mère. Enfin… nous en avons discuté, et nous te faisons confiance pour rester seule à la maison, parce que nous savons que tu ne feras rien qui risquerait de nous décevoir.

— C’est vrai.

— Cependant, pour ne pas prendre de risques, nous avons établi un certain nombre de règles. Je voudrais que tu les lises pour être sûre que tout est clair.

J’ai écarquillé les yeux lorsqu’elle m’a tendu une page de cahier déchirée. Je l’ai lue lentement, tandis que Mary K. s’approchait, visiblement curieuse.

En résumé, je n’avais pas le droit de recevoir de garçons ni de sécher les cours, et je devais faire mes devoirs et appeler tante Eileen tous les jours. Les fêtes étaient prohibées, naturellement.

Ma mère m’attendait au tournant – j’étais suffisamment réveillée pour m’en rendre compte.

— Eh bien, je crois que tu n’as rien oublié, maman.

Mon père est entré à cet instant et s’est dirigé vers la cafetière. Après nous avoir jeté un coup d’œil, il a pris une décision stratégique : il est parti boire son café dans le salon.

— Cela me paraît juste, ai-je ajouté. Ça tombe sous le sens.

Comme elle semblait sur le point d’en rajouter une couche, j’ai affiché un sourire forcé et, d’un geste de la main, je lui ai signifié qu’elle pouvait vaquer à ses occupations. Elle est montée boucler ses valises et je me suis assise à table, devant une tasse de thé. Mary K. s’est perchée sur un tabouret en face de moi, l’air inquisiteur.

— À ton avis, pourquoi ces règles ?

— Parce qu’ils veulent que je me comporte en sainte pendant leur absence.

— Alors, pas d’orgies ?

— Très drôle.

— Je n’arrive pas à croire qu’ils t’aient donné cette liste débile, a-t-elle gloussé.

— Pfff… ai-je soupiré en posant le front sur la table. J’ai l’impression d’avoir dix ans.

— Ça te fera du bien, sainte Morgan, a-t-elle ricané en se levant. Tu feras pénitence.

 

* * *

 

— Au revoir, chérie, m’a lancé ma mère une heure plus tard. Ne fais pas de bêtises. Si tu as besoin de quoi que ce soit, appelle Eileen.

— Compris. Ne t’inquiète pas.

— Je m’inquiéterai quand même ! Les mères sont faites pour ça.

Tout à coup, ma gorge s’est serrée à l’approche d’une crise de larmes. J’ai tendu les bras pour étreindre la seule mère que j’avais jamais connue, et elle m’a attirée contre elle.

— Je t’aime, maman, ai-je murmuré, à la fois triste et gênée.

Je venais seulement de comprendre qu’ils allaient me manquer.

— Je t’aime aussi, chérie.

Elle s’est détournée pour monter dans la voiture, où mon père et Mary K. l’attendaient. Ma sœur m’a fait un signe de la main. Je l’ai saluée à mon tour en suivant la voiture des yeux jusqu’à ce qu’elle disparaisse au coin de la rue. Puis, prenant soudain conscience du froid, je suis retournée dans la maison, qui serait à moi et à moi seule pour onze jours.

À l’intérieur, le silence régnait. Dagda dormait dans un coin, le réfrigérateur bourdonnait dans la cuisine, l’horloge à balancier en kit que mon père avait assemblée égrenait bruyamment les secondes. Rattrapée par la fatigue, je me suis effondrée devant la télé.

 

* * *

 

Lorsque la sonnerie a retenti une demi-heure plus tard, j’ai sursauté. N’ayant senti aucune présence, j’ai été instantanément sur mes gardes.

Je me suis approchée de la porte pour regarder par le judas tout en essayant de sonder mon visiteur. Et j’ai su aussitôt qu’il s’agissait d’une sorcière de sang, avant même de voir dans l’œilleton la petite femme rousse sur le perron. C’était bien une sorcière, que je ne connaissais pas. Je ne percevais en elle aucune menace, ce qui ne voulait rien dire si elle était suffisamment puissante pour dissimuler ses intentions.

J’ai ouvert la porte. De toute façon, rien ne l’aurait empêchée d’entrer si elle l’avait vraiment voulu, pas même les sorts de blocage que j’avais jetés sur la maison.

— Bonjour, Morgan.

Ses yeux brun clair évoquaient la couleur du caramel.

— Je m’appelle Eoife McNabb. J’appartiens au deuxième cercle du Conseil. Je suis venue te parler de Ciaran MacEwan. Ton père.

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